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Les vrais cousins et les faux amis
Regard comparatif sur les comportements et attitudes
des Français et des Québécois

 

Par Chantal Bouchard

 

 

Chantal Bouchard est linguiste et professeur agrégé au département de langue et de littérature françaises de l'Université McGill. Elle a été membre du Conseil de la langue française du Québec de 1998 à 2002. Elle a publié de nombreux articles et ouvrages, dont La langue et le nombril. Histoire d'une obsession québécoise, en 1998 - ouvrage qui lui a valu de remporter le Prix Montréal-Genève (2e édition, 2002) - et On n'emprunte qu'aux riches. La valeur sociolinguistique et symbolique des emprunts, en 1999. Elle a également participé à la rédaction de l'ouvrage Le français au Québec. 400 ans d'histoire et de vie, Saint-Laurent, Québec, Fides et Les Publications du Québec, 2000.

 

 

 

Analyse du marché : qui emprunte ?

  • Le marché québécois
  • Le marché français

 

À qui emprunte-t-on ?

 

La nature de l'emprunt

  • Les emprunts formels : des emprunts conscients
  • Les emprunts sémantiques : des emprunts inconscients

 

Pourquoi emprunte-t-on ?

  • Pour combler une lacune lexicale : les emprunts notionnels
  • Pour exprimer la proximité avec une culture étrangère prestigieuse

 

Pour conclure...

 

 

 

Les Québécois et les Français partagent la même langue maternelle, mais ils ont à son égard des attitudes parfois assez différentes. C'est sans doute vis-à-vis des emprunts lexicaux à l'anglo-américain que se marque le plus nettement cette divergence. Chaque touriste québécois rapporte de ses voyages en France au moins une anecdote centrée sur un anglicisme, vrai ou faux.

 

 

Décor : un bistrot parisien
La Québécoise : Je vais prendre une salade de poulet.
Le garçon : On n'a pas ça au menu.
La Québécoise : Et qu'est-ce que vous croyez qu'il y a dans votre chicken salad ?
Le garçon : Ah, moi j'en sais rien, je ne m'occupe pas de la cuisine, mais si vous croyez que c'est du poulet ...

 

 

 

Indignation de la touriste québécoise. Quelles sont les raisons de ces petits heurts culturels qui se produisent constamment entre Français et Québécois ? Un jeune Français en séjour à Montréal disait ne rien comprendre à l'attitude d'amis québécois qui lui reprochaient son usage de toutes sortes de mots anglais alors qu'eux-mêmes en utilisaient pour leur part un bon nombre. Les raisons qui leur permettaient de condamner certains emplois et d'en admettre certains autres demeuraient, pour ce jeune homme, un insondable mystère. C'est fort naturel, car les « critères d'admission » de ces emprunts sont fondés sur leur valeur sociolinguistique et symbolique. Ce système de valeurs, une échelle de prestige, est propre à chaque communauté linguistique et ne saurait être assimilé que grâce à une longue fréquentation de celle-ci. Les emprunts lexicaux, comme tout autre élément linguistique, relèvent de ce système et sont soumis au même titre au jugement des locuteurs. Dans ces conditions, il est possible d'analyser ce système à partir du comportement des locuteurs et d'extraire les corrélations entre les variables linguistiques et sociales.

 

 

Analyse du marché  : qui emprunte ?

 

La sociolinguistique a démontré que l'origine sociale d'une innovation linguistique déterminait en grande partie la signification sociale de cette innovation et sa capacité de diffusion dans la structure de la société. Une innovation qui est adoptée par la couche supérieure de la société, en signe particulier de distinction, devient rapidement un marqueur de prestige, est reprise, imitée, exagérée par les membres des classes moyennes. Elle peut finir par remplacer entièrement une forme anciennement prestigieuse.

 

Inversement, une innovation dont l'origine n'est pas la classe dominante peut se voir bloquée dans sa progression, devenir un marqueur stigmatisé , éventuellement même disparaître. On doit absolument prendre ces phénomènes en compte lorsqu'on considère les emprunts lexicaux, qui sont des innovations. Qui sont, dans une communauté linguistique, les gens qui les premiers utilisent un mot d'une langue étrangère ? Voilà un premier plan où la France et le Québec se distinguent, et qui explique une partie des différences dans la réaction aux emprunts.

 

 

1. Le marché québécois

 

Au Québec, on sait que c'est la classe supérieure, et principalement les juristes, la classe politique et commerçante, qui a commencé à emprunter à l'anglais dans les premières décennies du régime anglais, à la fin du XVIIIe siècle. Nécessaire adaptation à des institutions britanniques, puis contamination inconsciente d'une langue par l'autre chez des bilingues, ce phénomène restait toutefois limité. Il prend beaucoup d'ampleur dans le dernier quart du XIXe siècle et une grande partie du XXe siècle. Les conditions économiques de l'époque forcent la classe paysanne à l'exode rural et la transforment en classe ouvrière urbaine au service de patrons anglais, dans des villes dominées par une classe supérieure largement anglophone. La plus grande partie des emprunts lexicaux à l'anglais ont été intégrés au français québécois dans ces conditions, afin de désigner toutes sortes de réalités nouvelles pour ces ex-paysans peu instruits qui en ignoraient le nom français.

 

La classe supérieure francophone a réagi très tôt à ce phénomène. Les lettrés en particulier ont entrepris d'incessantes campagnes de presse pour tâcher d'endiguer le flot des emprunts qui leur paraissait menacer la survie même du français en Amérique. Cela a eu pour effet de stigmatiser fortement les anglicismes lexicaux, associés pour un grand nombre de Québécois à l'ignorance et à la pauvreté du prolétariat urbain. Les perpétuels reproches qu'on leur faisait ont aussi fini par créer chez les Québécois une très forte insécurité linguistique, qui se traduit par divers comportements comme l'hypersensibilité aux marqueurs stigmatisés que sont les anglicismes lexicaux, et l'hypercorrection. Dans le cas des emprunts à l'anglais, l'hypercorrection se manifeste dans l'abondance de mots de forme française, mais qui sont souvent des calques de l'anglais. Ces mots de forme française remplacent des emprunts faits en France que les Québécois se refusent obstinément à adopter. La « fin de semaine » pour week-end, le « stationnement » pour parking ou le « magasinage » pour shopping sont des cas assez célèbres pour qu'on ne s'y attarde pas davantage.

 

   

Même si les conditions socio-économiques des Québécois et leur niveau d'instruction se sont considérablement transformés depuis une quarantaine d'années, ils restent profondément marqués par cette histoire sociale qui a associé l'anglicisme à l'ignorance, la pauvreté et la domination subie. Aujourd'hui pourtant, les nouveaux emprunts faits à l'anglo-américain sont beaucoup plus le fait des jeunes des couches supérieures de la société. Ils adoptent les nouveautés de la technologie des communications avec enthousiasme, tout comme les modes musicales ou vestimentaires de New York ou de Los Angeles, mais on peut observer chez eux une certaine recherche de la terminologie française. Si on surfe pas mal sur l'Internet ou qu'on expédie des messages par E-mail, il arrive souvent aussi qu'on navigue sur l'Inforoute et qu'on corresponde par courriel.

 

Cela dit, il se peut que les transformations sociales récentes finissent par atténuer quelque peu l'hypersensibilité à l'anglicisme lexical qui caractérise encore aujourd'hui les Québécois.

 

 

2. Le marché français

 

L'histoire de l'emprunt lexical à l'anglais est, en France, fort différente, bien qu'elle commence à peu près à la même époque. On sait que le français commence à importer des mots anglais dès le XVIIIe siècle et que le phénomène n'a cessé de prendre de l'ampleur depuis cette époque. La vogue anglaise,fondée sur la croissance du prestige et de la puissance de l'Empire britannique est avant tout un effet de mode imposé par les gens chics, la classe supérieure. C'est en effet la seule qui, aux XVIIIe et XIXe siècles est en contact direct avec l'Angleterre, soit parce que ses membres y font des voyages et séjours ou encore y vivent en exil pendant la Révolution, soit parce qu'ils font en France même la connaissance des riches Anglais, inventeurs du tourisme. Cet état de chose se prolonge jusqu'à la Première Guerre mondiale. Dans l'entre-deux-guerres, les Américains prennent progressivement le relais et ils deviennent les véritables modèles de prestige après la Seconde Guerre. Jusqu'à cette date, c'est encore pour l'essentiel la bourgeoisie française et, singulièrement, la bourgeoisie parisienne qui est le vecteur des emprunts lexicaux. À partir des années 1950, la puissance américaine est telle que son prestige ne fait que s'accroître et son influence culturelle s'accentuer, relayée par l'ensemble des médias français, des milieux de la publicité, du cinéma, de la musique populaire. Ainsi, l'emprunt lexical à l'anglais, qu'il s'agisse de l'anglais britannique ou de l'anglo-américain, a de tout temps et depuis près de trois siècles été associé aux groupes sociaux qui donnent le ton, qui disposent du prestige et se font les arbitres du bon goût. Le prestige associé à l'anglo-américain est tel qu'il suffit même de donner à un mot l'apparence d'une origine américaine pour le faire briller de tous ses feux. Cela  donne lieu à l'étrange phénomène du faux emprunt, ces mots qui n'existent pas en anglais sous la forme de substantifs, ou n'ont pas le sens qu'on leur attribue en français comme footing ou brushing, des hybrides morphologiques tels perchman ou bronzing, voire d'authentiques monstres comme l'impayable pin's .

 

 

À qui emprunte-t-on  ?

 

L'origine sociale des emprunts n'est pas le seul facteur. Il est évident que les réactions sont pour une grande part conditionnées par le rapport que la communauté emprunteuse entretient avec la culture étrangère à laquelle elle emprunte. Si les anglicismes ont une telle vogue en France, c'est bien à cause du grand prestige dont a joui la Grande-Bretagne à l'époque de l'Empire, puis les États-Unis depuis quelques générations.

 

   

On pourrait, par ailleurs, être tenté de voir dans l'attitude des Québécois un repli xénophobe. Ce serait une vision fort superficielle et à mon avis tout à faiterronée. Il suffit de constater que les emprunts à n'importe quelle langue, exception faite de l'anglais, reçoivent au Québec un accueil indiscutable. On a bien traduit le hamburger en « hambourgeois », mais il ne viendrait certes à personne l'idée saugrenue de proposer des équivalents pour les sushis japonais ou les paninis italiens. Toute innovation parvenant d'Afrique, d'Asie, d'Amérique du Sud ou d'Europe peut être adoptée au Québec avec son nom d'origine, à la condition expresse que ce nom ne soit pas anglais. Le français du Québec a du reste en d'autres temps accueilli bon nombre d'amérindianismes sans que quiconque y trouve à redire. La raison de cette discrimination radicale à l'encontre de l'anglais s'explique bien évidemment par la menace que fait peser sur le français la colossale pression qu'exerce sur lui l'anglo-américain depuis bientôt deux siècles et demi. Cette pression a déjà englouti la plupart des langues amérindiennes.

 

Le contact permanent avec l'anglais produit inévitablement des interférences qui se manifestent principalement sous la forme de calques et d'emprunts sémantiques, que l'on pourrait qualifier d'emprunts inconscients ou involontaires. Dès la fin du XIXe siècle, les lettrés du Québec s'en étaient alarmés. Ils redoutaient que notre langue, à force d'hybridation, ne se détache du tronc français, nous faisant perdre notre meilleur atout dans la lutte contre l'assimilation : le fait de parler l'une des grandes langues internationales, et même à l'époque, la première. C'est donc le sentiment de la précarité de notre situation qui nous pousse à résister à l'intense influence anglo-américaine et qui donne ce caractère quasi obsessionnel à notre rejet des emprunts formels, partie visible de l'iceberg.

 

Il n'en reste pas moins que la culture américaine exerce ici comme ailleurs une grande fascination, mais, précisément parce que nous en sommes si proches, nous avons peut-être à son égard plus de distance critique que la plupart des autres cultures occidentales. Il est clair que les Français, contrairement aux Québécois, ne perçoivent pas de menace. Ils ont même tendance à associer le rejet des emprunts à un conservatisme étriqué, voire à une sorte de nationalisme ethnique inquiétant. Dans ce sens, rappelons simplement la réaction à certaines clauses de la loi Toubon, adoptée au début des années 1990, visant à imposer une terminologie française dans certains secteurs : ces clauses furent copieusement tournées en dérision par une bonne partie des médias de l'Hexagone.

 

 

La nature de l'emprunt 

 

La nature de l'emprunt tient également un rôle dans la réaction des locuteurs. Il faut en premier lieu distinguer l'emprunt conscient de l'emprunt inconscient. Ils n'ont évidemment pas le même caractère et ne provoquent pas les mêmes réactions.

 

 

1. Les emprunts formels   : des emprunts conscients

 

L'emprunt conscient est généralement un emprunt formel et conserve son caractère de xénisme : sa forme reste proche du phonétisme de la langue prêteuse et sa graphie d'origine est conservée, encore qu'il y ait parfois une adaptation phonétique relative. Encore une fois, on peut observer des divergences de comportements entre Français et Québécois.

 

Pendant longtemps, en France, les emprunts formels subissaient une assez rapide assimilation phonétique qui leur faisait perdre leur caractère étranger, si bien qu'en une génération, seuls les spécialistes en connaissaient encore l'origine. C'est beaucoup moins souvent le cas depuis une trentaine d'années, sans doute parce que l'anglais est mieux connu et son enseignement plus généralisé qu'autrefois. Si on ne peut plus parler d'assimilation phonétique, il demeure une certaine adaptation, au moins des phonèmes anglais les plus difficiles à maîtriser, ou encore dans les cas où la graphie anglaise est difficile à interpréter. Puisque c'est le prestige même de l'américanisme qui est recherché, il est assez naturel qu'on ne tente pas d'en effacer les traces, et on peut dire que cette adaptation est plutôt involontaire. Par exemple, on prononce souvent l'expression sweat shirt en France comme s'il était écrit sweet shirt.

 

   

Au Québec aussi, les plus anciens emprunts formels subissaient l'assimilation phonétique, mais dès le début du XXe siècle, il semble qu'on a cessé de franciser leur prononciation. C'est évidemment la familiarité avec l'anglais qui explique cela. On éprouverait un peu de gêne, sachant qu'un mot se prononce d'une certaine manière en anglais, à le déformer. Peut-être cela passerait-il pour de l'ignorance, dans les couches supérieures au moins, tandis que dans les autres strates sociales, c'est perçu comme une espèce de maniérisme, d'imitation des Français. Il est vrai que beaucoup d'emprunts formels appartiennent aux variétés populaires du français québécois. On peut citer en exemples les mots switch (interrupteur), tire (pneu), ou plug (prise de courant). Étant donné qu'au Québec comme ailleurs, les variétés populaires sont associées à une certaine idée de la virilité, un comportement linguistique tendant à s'éloigner de la variété populaire est perçu comme de la préciosité. Si, en situation surveillée, on cherche à restreindre l'usage de marqueurs stigmatisés, ce sera donc plutôt par l'utilisation d'un mot de forme française qu'on va remplacer l'emprunt lexical que par son assimilation ou son adaptation phonétique. Par exemple, on a créé au Québec le mot « magasinage » pour remplacer shopping, et on dit « fin de semaine » plutôt que week-end.

 

Ainsi, entre la France et le Québec, on voit que des causes fort différentes sont à l'origine d'un effet semblable, le maintien du caractère étranger des emprunts formels. Il n'empêche que, par ailleurs, si le xénisme obtient en France la plus haute note, au Québec au contraire, tout mot de forme française aura la préférence.

 

 

2. Les emprunts sémantiques : des emprunts inconscients

 

Il y a d'autres types d'emprunts pour lesquels ce facteur n'existe pas. Lorsqu'on attribue à un signifiant français une acception propre à un mot anglais identique ou semblable par la forme, on a comme résultat ce qu'on appelle un emprunt sémantique. Par exemple, lorsque l'on donne au mot « opportunité » le sens d'  « occasion » ou de « chance », qui sont les significations du mot anglais opportunity. J'ignore si quelqu'un a déjà fait le calcul des lexèmes  communs à l'anglais et au français par la forme, que celle-ci soit d'origine franco-normande, française, latine, grecque ou autre, j'ignore même s'il est possible d'arriver à quelque chose de plus précis qu'un ordre de grandeur, mais disons qu'il y en a sûrement quelques milliers. Cela signifie qu'il y a presque autant d'emprunts sémantiques potentiels que de paires de mots identiques ou semblables dans les deux langues, puisqu'il est exceptionnel que les deux mots aient très exactement les mêmes acceptions. La façon dont l'emprunt sémantique pénètre dans une langue est très différente de celle de l'emprunt formel, puisque dans la plupart des cas, il s'agit d'une contamination inconsciente, d'une interférence entre les deux langues pratiquées par les locuteurs.

 

   

Au Québec, ce phénomène d'interférence s'est manifesté très tôt, dès les premières générations qui vécurent sous le régime anglais. Il était d'abord limité aux locuteurs bilingues, ou qui étaient régulièrement en contact avec l'anglais par leur travail ou leur lieu de résidence, ce qui définit essentiellement la population urbaine, et principalement la bourgeoisie. Cependant, certains membres de cette classe ont contribué à diffuser dans l'ensemble de la population ces emprunts sémantiques, tout particulièrement les journalistes et plus tard, les rédacteurs publicitaires et les médias électroniques. Le résultat, c'est qu'un grand nombre de ces emprunts sémantiques se sont intégrés à la langue de gens qui, vivant dans les régions rurales, n'avaient pratiquement aucun contact direct avec l'anglais. Dès la fin du XIXe siècle, dans leurs campagnes contre les emprunts à l'anglais, les lettrés se sont attaqués à l'emprunt sémantique avec énergie. Ainsi, malgré l'impossibilité pratique d'empêcher le phénomène de l'interférence de se produire, surtout dans une société qui compte une appréciable proportion de bilingues, on en est arrivé, au Québec, à une certaine conscience de ce phénomène. On enseigne dans les écoles, les collèges, les universités, à éviter certains des emprunts sémantiques les plus courants. Vu l'augmentation du taux de bilinguisme, c'est un travail qui s'apparente à la tâche de remplir le tonneau des Danaïdes . À cause de cette conscience qu'on a ici du phénomène d'interférence, les emprunts sémantiques, au moins ceux qui sont reconnus, sont eux aussi des marqueurs stigmatisés, car ils sont la manifestation d'un défaut d'instruction.

 

Par contraste, l'emprunt sémantique à l'anglais est, en France, un phénomène tout à fait récent. Il ne se fait véritablement sentir que depuis quelques décennies. Évidemment, la proportion de bilingues anglais-français y est beaucoup plus faible, les contacts directs avec l'anglais bien moins nombreux qu'au Québec. Néanmoins, on observe depuis une vingtaine d'années un nombre de plus en plus grand de ces emprunts dans les publications françaises et dans l'usage général. Le principal vecteur des emprunts sémantiques sont les journalistes, les traducteurs et les publicitaires. Les magazines, la radio, la télévision, la publicité sous toutes ses formes diffusent en France et au-delà des anglicismes sémantiques qu'on nous a appris à éviter comme « réaliser » pour « se rendre compte », « trafic » pour « circulation », « opportunité » pour « occasion », « administration » pour « gouvernement », et bien d'autres encore. Ces emplois se diffusent dans le grand public français sans que les locuteurs semblent conscients de leur caractère d'emprunts à l'anglais. Les emprunts sémantiques sont neutres en France du point de vue sociolinguistique, pour l'excellente raison que la vaste majorité des locuteurs n'a absolument pas conscience de leur nature.

 

 

3. Les calques

 

Voyons maintenant un autre type d'emprunts qui ne portent pas de trace formelle de leur origine : les calques. Ils ont à peu près le même statut que les emprunts sémantiques, leur marque dépend du fait qu'on est conscient ou non de leur caractère d'emprunts. On en a produit un bon nombre au Québec, généralement pour nommer une nouveauté quelconque qui parvenait ici avec son nom américain. Il existe toutefois une petite classe de calques qui ont un caractère particulier. Ils ont été conçus pour remplacer des emprunts formels adoptés en France. C'est une forme particulière d'hypercorrection, produite par la forte stigmatisation qui s'attache au Québec aux emprunts formels. Ainsi, la « fin de semaine », « le magasinage » et le « stationnement » ont un statut un peu particulier car la plupart des gens sont conscients, en les employant, de s'écarter de l'usage français. C'est donc que cet usage est rejeté, perçu comme une forme de snobisme ou de démission de la part des Français. Cela nous mène à la dernière série de facteurs qu'on doit considérer pour estimer la valeur sociolinguistique des emprunts.

 

 

Pourquoi emprunte-t-on   ?

 

1. Pour combler une lacune lexicale : les emprunts notionnels

 

Pour quelle raison aller chercher dans une langue étrangère un signifiant quelconque ? La raison la plus évidente est qu'il s'agit de combler une lacune lexicale, qu'il n'y a pas dans la langue emprunteuse de mot qui désigne une réalité quelconque, une idée, une notion nouvelle pour cette culture. Généralement, la notion entre dans cette culture avec son étiquette d'origine, le signifiant qui la désigne dans la langue qui a inventé ou qui diffuse l'innovation. Si on étudie le stock lexical anglais emprunté en France et au Québec depuis le XVIIIe siècle, on constate qu'il y a deux grandes catégories d'emprunts notionnels : l'emprunt matériel et l'emprunt culturel. L'emprunt matériel désigne des objets, l'emprunt culturel, des coutumes, des idées, des concepts, des pratiques.

 

Il est bien difficile d'évaluer la part exacte des uns et des autres, mais il est clair que la proportion des emprunts matériels est nettement plus élevée au Québec qu'en France, en ce qui a trait aux emprunts adoptés avant les années 1950 au moins. Cela tient au fait que depuis le XVIIIe siècle, une forte proportion des innovations matérielles, qu'il s'agisse de machines, de moyens de transport, de produits manufacturés de toutes sortes, sont parvenus au Québec directement d'Angleterre, et surtout des États-Unis avec leur nom anglais. La plupart du temps, le nom français, lorsqu'il s'en est créé un, n'a atteint nos rivages que bien longtemps après. Songeons au cas classique de l'automobile dont, il y a quelques décennies encore, la plupart des Québécois ne connaissaient que la terminologie anglaise, à quoi s'ajoutaient quelques créations locales. Il en allait ainsi de pans entiers du vocabulaire relatif à l'électricité, aux outils, aux technologies de toutes sortes. Il n'y avait qu'une alternative, adopter le signifiant anglais ou inventer un signifiant de forme française pour la notion. On a choisi souvent cette dernière solution, mais il s'est généralement trouvé que cette forme ne correspondait pas à celle qu'on créait en France. C'est donc pour combler des lacunes que les Québécois ont fait la plupart de leurs emprunts à l'anglais, auxquels on peut ajouter un bon nombre des calques qui ont cours ici. S'il y a eu, s'il y a toujours au Québec des emprunts lexicaux qui ont d'autres fonctions ou d'autres causes, ils ne constituent qu'une petite partie de l'ensemble.

 

 

2. Pour exprimer la proximité avec une culture étrangère prestigieuse

 

   

 

Il reste une autre fonction de l'emprunt à considérer : il peut servir à exprimer la familiarité, la proximité avec une culture étrangère prestigieuse. Le plus souvent, on cherche à s'approprier de cette manière un peu de ce prestige. Qu'on donne des garden-parties plutôt que des « fêtes en plein air », qu'on y serve du barbecue plutôt que des « grillades », qu'on y ait plus de fun que de « plaisir », à moins que cela ne nous donne le spleen ou le blues (on dit « les bleus » au Québec, l'emprunt est ancien), qu'on pratique le surf ou le roller, on ne fait jamais qu'une chose : tâcher d'adopter les manières d'une société qui nous fascine, tenter de lui ressembler. Le plus souvent, les mots empruntés pour des raisons de prestige font double emploi avec des lexèmes qui existent déjà dans la langue, de sorte qu'on a fréquemment accusé de snobisme ceux qui les emploient.

 

On fait depuis longtemps cette sorte d'emprunts au Québec, mais compte tenu de nos rapports complexes et difficiles avec l'anglais, ils sont relativement peu nombreux et instables. En effet, ce sont surtout les adolescents, plus sensibles que tout autre groupe social aux effets de mode, qui font ces emprunts. Or, les réalités qu'ils désignent passent souvent de mode aussi vite que la jeunesse elle-même car ils ne sont utiles qu'à exprimer une sorte de solidarité et de culture commune qui perdent toute raison d'être lorsqu'on atteint l'âge adulte. Ils disparaissent donc après 10 ou 15 ans d'usage au profit d'une nouvelle génération d'emprunts et d'adolescents...

 

Examinons maintenant ce qui se passe en France du point de vue des emprunts de prestige. On ne peut que constater qu'ils constituent une proportion beaucoup plus forte de la masse des anglicismes lexicaux, et ce depuis toujours. Bien sûr, une partie des emprunts désignant des réalités culturelles propres à l'Angleterre ou aux États-Unis comblait des lacunes lexicales, mais il est clair que depuis longtemps, l'emprunt de mode a cours en France et ne semble pas devoir régresser, à en juger seulement par les 20 dernières années. Introduits jadis par une certaine bourgeoisie parisienne - l'Odette de Crécy que Proust décrit comme une anglomane pourrait en être l'emblème - ils sont depuis quelques décennies véhiculés par les journalistes qui semblent rivaliser férocement avec les publicitaires pour remporter le pompon de « l'américanolâtrie ». Même si le phénomène s'accentue globalement, les emprunts en eux-mêmes sont instables puisqu'ils se démodent forcément un jour ou l'autre. Beaucoup des anglicismes courants en France et que les journaux québécois dénonçaient en 1960, par exemple, sont sortis de l'usage depuis belle lurette et la probabilité est forte qu'il en sera de même pour ceux de cette année.

 

Ainsi, même si les voies de pénétration des emprunts lexicaux ne sont pas les mêmes au Québec et en France, lorsqu'il s'agit d'emprunts de mode, leur destin est semblable. Les Québécois, qui sont conscients du caractère éphémère du jargon de leurs adolescents, ne s'en inquiètent pas outre mesure, mais sont par contre scandalisés par l'abondance des anglicismes de mode qu'ils découvrent en France, ignorant que ces mots n'ont guère plus d'avenir.

 

 

Pour conclure ...

 

La comparaison des conditions dans lesquelles on emprunte des mots anglais en France et au Québec fait apparaître assez clairement les points de divergence qui permettent d'expliquer les réactions très différentes des locuteurs des deux communautés. Les facteurs principaux sont socio-culturels : la position sociale des emprunteurs et le statut de la culture prêteuse déterminent plus que tout autre facteur la valeur symbolique qui s'attachera à un emprunt.

 

Alors qu'en France, l'emprunt formel à l'anglo-américain jouit d'un prestige tel qu'on va jusqu'à créer de toutes pièces de faux emprunts, au Québec au contraire, il est stigmatisé au point qu'on cherche toujours à le remplacer par une forme française, fut-elle fautive par rapport à la logique sémantique ou à la grammaire normative. D'autre part, l'emprunt sémantique, lui, passe inaperçu en France, tandis qu'au Québec il est stigmatisé si les locuteurs l'identifient comme emprunt. Il en va de même du calque.

 

Ces divergences de valeur symbolique et de perception dans les deux marchés linguistiques ont des conséquences plus sérieuses que les petits heurts que j'ai décrits plus haut entre Québécois et Français. Elles nuisent à l'uniformisation des terminologies techniques et scientifiques et à la communication entre les communautés francophones du monde. C'est assez frappant dans le domaine des communications électroniques et d'Internet pour lequel on a créé bon nombre de néologismes au Québec - « courriel » (E-mail), « inforoute » (information highway), etc. -, alors qu'en France on semble se contenter d'emprunter tout le vocabulaire anglais. Cela dit, je ne crois pas qu'on verra de sitôt se tarir la source d'anecdotes amusantes sur les anglicismes transatlantiques. Elles font aussi le charme des rencontres franco-québécoises et sont si nombreuses, après tout, précisément parce que nous nous parlons beaucoup.

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